TEMOIGNAGE - Me Babacar Niang : «Hyacinthe Thiandoum était intervenu en 1966 pour que Moustapha Lô ne soit pas exécuté»

Article publié dans l'édition du Mardi 25 mai 2004

«Le rappel à Dieu de Monseigneur Yacinthe Thiandoum est vivement et douloureusement ressenti par nous autres Sénégalais comme une grande perte.»

«Comme l'attestent les témoignages innombrables des Sénégalais de toutes origines, catholiques et musulmans, cet homme était un homme de bien au sens plein de l'expression. Ses qualités de cœur et d'esprit, son ouverture, ses activités multiformes dans l'intérêt de notre pays et de la communauté nationale dans son ensemble lui ont valu considération, déférence et affection de la part des Sénégalais et des Sénégalaises.»

«Personnellement, je veux porter témoignage en évoquant un de ses actes jusqu'ici ignoré par la grande majorité des Sénégalais. Lorsque Moustapha Lô, qui n'était pas seulement mon client, mais aussi mon cousin et mon ami, fut condamné à mort par le tribunal spécial, de triste mémoire à la suite de ce qu'on a appelé l'attentat de la Tabaski, lorsque tous les loups, et ils étaient majoritairement des musulmans, hurlaient à mort, Monseigneur Hyacinthe Thiandoum m'a reçu à l'archevêché, m'a écouté avec attention, je disais même compréhension, il m'a rassuré qu'il irait voir Senghor pour que Moustapha Lô ait la vie sauve.»

«Je sais qu'il est intervenu effectivement auprès du président Senghor pour lui demander de gracier le condamné. Le condamné était un musulman, la victime présumée était catholique. Qu'importe, le Cardinal a fait, non sans fermeté, ce qu'il m'avait promis. Je ne pourrais pour ma part jamais oublier cela.»

«Ai-je besoin de signaler que Serigne Falilou Mbacké m'avait assuré, lorsque je suis allé le voir en compagnie de Dieng Dinguèlère «un interpètre aujourd'hui décédé», que son secrétaire Dramé allait immédiatement rédiger une lettre à porter au président Senghor.»

«Thierno Seydou Nourou Tall accompagné de cheikh Abdoul Aziz Sy Dabakh et de mon oncle Serigne Ousmane Kane, imam ratib de Kaolack, sont allés jusqu'à Poponguine trouver Senghor pour demander que Moustapha Lô ne soit pas exécuté.»

«Moustapha Lô est tombé sous les balles d'un peloton d'exécution, sous mes yeux à l'aube d'un certain jour de malheur. Lui qui avait dit au tribunal spécial : «Je n'avais pas l'intention de tuer le président de la République, je voulais simplement lui donner un avertissement», il n'a pas eu la vie sauve, tous ses co-accusés devraient être amnistiés - et il faut s'en féliciter – quelques années plu tard.»

«Il m'est arrivé de me rendre à sa résidence de Fann pour solliciter une nouvelle fois son intervention ; il y a quelques années lorsque j'appris que l'Abbé Diamacoune avait encore été arrêté et transféré à Dakar, je me suis rendu aussitôt auprès du juge d'instruction, feu Mamadou Abdoulaye Bâ Zeund. Ce magistrat m'informa que l'Abbé avait déclenché une grève de faim et de la soif parce que la police lui avait retiré sa bible, son livre de prière et une modeste somme d'argent qu'il utilisait pour nourrir des élèves de Ziguinchor qui n'avaient ni parents ni soutien dans la ville.»

«Je me suis offert pour aller rencontrer l'Abbé et d'essayer d'obtenir qu'il accepte de s'alimenter à nouveau. Je savais qu'il était capable d'aller jusqu'au bout, jusqu'au sacrifice de sa vie. De 10 h à 13 h, j'ai développé tous les arguments rationnels qui me venaient à l'esprit. L'abbé Diamacoune conservait son sourire et ne cessait de me répondre chaque fois : «Je vais réfléchir maître», mais il ne promettait rien et je sentais qu'il n'était nullement décidé à se laisser fléchir même quand je lui ai dit : «Mais si vous disparaissez, avec qui on va discuter pour trouver une solution au conflit.» A la fin je l'ai carrément apostrophé en lui disant : «Mais Abbé, vous n'avez pas le droit de faire ce que vous faites», il m'a regardé, j'ai ajouté :«Votre vie ne vous appartient pas. Votre vie appartient à l'Eglise.» J'ai compris aussitôt que j'avais touché un point sensible, mais je n'étais pas tout à fait rassuré. J'ai couru chez Monseigneur Hyacinthe Thiandoum pour lui expliquer la situation et solliciter son intervention. En même temps, j'ai téléphoné au Garde des Sceaux, ministre de la Justice, c'était à l'époque Serigne Lamine Diop, pour lui demander de faire restituer à l'Abbé ce qu'on lui avait saisi. Finalement, l'abbé Diamacoune a accepté de mettre fin à sa grève de la faim et de la «soif…»

 


L e Chef de l'Etat a présenté ses condoléances aux Badamiers : “Le Sénégal perd un de ses plus valeureux fils”

Article publié dans l'édition du Mercredi 26 mai 2004

L'arrivée, hier, de la dépouille mortelle de Feu le Cardinal Hyacinthe Thiandoum aura été un moment d'émotion et de compassion pour les Sénégalais. En présentant ses condoléances à la Villa des Badamiers, le Président de la République, Me Abdoulaye Wade, au nom de son épouse, des membres du gouvernement et du peuple sénégalais a témoigné de la grande valeur du défunt, “ l'un des fils du Sénégal, parmi plus valeureux…”, mais aussi un homme avec qui il entretenait une amitié vieille de 30 ans.

Après l'aéroport L. S.Senghor où la dépouille mortelle du Cardinal Hyacinthe Thiandoum a été accueillie par l'Archevêque de Dakar, Mgr Théodore Adrien Sarr et de nombreux Sénégalais, c'est à la villa des Badamiers, que les personnalités politiques religieuses et des membres du corps diplomatique se sont retrouvées parmi d'autres citoyens pour présenter les condoléances à l'Archevêque de Dakar Mgr Théodore Adrien Sarr, aux évêques de la Conférence épiscopale (Sénégal, Mauritanie, Cap Vert et Guinée Bissau) et aux proches parents du défunt .

Le Nonce apostolique Guisseppe Pinto, ainsi que le Cardinal Gantin, Délégué par le Pape Jean Paul II étaient parmi les personnalités présentes à cette cérémonie officielle.

Quand le cortège funèbre arrive aux Badamiers, à 16 heures, la villa est déjà pleine de monde. Des hauts parleurs diffusent des chants grégoriens. Les scouts forment une haie d'honneur et saluent au passage du cercueil porté par six prêtres de l'archidiocèse de Dakar. Dans le hall, face au salon où ont pris place des membres de la famille, un tapis rouge recouvre le sol, une étoffe également rouge et des parements blancs recouvrent un catafalque où l'on dépose le cercueil, près d'une croix du Christ et d'une statue de la Vierge Marie. Une louange au Seigneur s'élève, pathétique, chantée par un groupe de religieuses, une gerbe de fleurs est déposée par M. Victor Emmanuel Cabrita . Les membres de la famille viennent se recueillir devant le cercueil dont le couvercle a été retiré laissant voir le défunt à travers un verre. La longue file de personnalités commence alors à se recueillir devant le cercueil avant d'aller signer le registre des condoléances.

Dans le témoignage public qu'il a livré à l'assistance, Me Abdoulaye, Wade accompagné de son épouse, a compati à la douleur qui frappe tous les Sénégalais épris de paix et de justice.

Le président de la République a rappelé une amitié de 30 années qui le liait à Mgr Thiandoum, alors qu'il était opposant du régime d'alors. L'attitude de Mgr Thiandoum était celle d'un homme qui se plaçait au-dessus des considérations partisanes et “ il venait ostensiblement vers moi lorsqu'il m'apercevait dans les rencontres publiques et discutait avec moi, au lieu de me fuir comme on le ferait pour un “ opposant pestiféré ”, souligne Me Wade. Il a profité de son témoignage pour redire sa reconnaissance envers l'Eglise qui a soutenu, d'une certaine manière, le combat des intellectuels d'alors (Daniel Cabou, Christian Valentin, Joseph Ki Zerbo…) pour l'indépendance. “ L'Eglise a été la première à me permettre de publier un de mes articles engagés en 1958, dans le journal “ Afrique Nouvelle ”. Le Centre Daniel Brottier qui était alors l'un des lieux les plus courus pour les grandes conférences qui s'y déroulaient alors qu'un certain Abbé Hyacinthe Thiandoum en était le directeur diocésain, est également un souvenir que le Président a rappelé, en faisant un éloge de l'apôtre du dialogue islamo-chrétien.

Aux Badamiers on a noté la présence de l'Assemblée nationale avec son président Pape Diop, le gouvernement et le premier Ministre Macky Sall, le gouverneur de Dakar Saliou Sambou, Habib Thiam, représentant le secrétaire général de la Francophonie les chefs religieux Abdou Aziz Sy Jr, Habibou Dakha Tall, Cheikh A. Mohein El Zein et Père Salim Namours représentants religieux de la communauté d'origine libanaise, les Chevaliers de l'Ordre Souverain de Malte et leur président le Général Jean Alfred Diallo, le Grand Serigne de Dakar El Hadj Bassirou Diagne Marème Diop, M. Issam Omaïs, adjoint au maire de Dakar-plateau (absent de Dakar) entre autres personnalités.

Le classe politique, ministres et hommes d'Etat sénégalais, était largement représenté à la présentation de condoléances aux Badamiers, de Moustapha Niasse, à Abdourahim Agne, Jean Paul Diaz, Robert Sagna, Mamadou Diop Famara Ibrahima Sagna et Abdoulaye Elimane kane entre autres.

Cette cérémonie aura été marquée par les sentiments d'affection, d'attachement et de sympathie que seul un homme de grande dimension comme le Cardinal Hyacinthe Thiandoum peut susciter.

 

Jean PIRES

 


Témoignage - Grand Serigne de Dakar, Bassirou Diagne : «Un exemple à méditer»

Article publié dans l'édition du Lundi 24 mai 2004

«J'ai eu la chance et l'honneur d'aller le voir à deux reprises pendant qu'il était hospitalisé. Mais, la deuxième fois que je suis allé le voir, je me suis rendu compte qu'il était très malade et très affaibli. C'est une perte immense non seulement pour la communauté chrétienne mais pour tout le Sénégal. C'était un homme extrêmement ouvert, un homme qui toute sa vie n'a fait qu'essayer de tisser des liens d'amitié, de fraternité entre les communautés musulmane et chrétienne.»

«Heureusement qu'il était là parce qu'à un moment donné s'il n'était pas là, entre les chrétiens et les musulmans, on aurait commencé à faire des choses qui n'avaient pas leur place. Mais grâce à sa collaboration avec les chefs religieux et traditionnels, il a su faire en sorte que jusqu'à présent, il n'y a jamais eu de problèmes entre musulmans et chrétiens. Il a réalisé l'amitié, la paix et la stabilité entre les deux religions.»

«Le cardinal Thiandoum, c'est mon ami, mon frère. Il me faisait toujours des honneurs. Il ne m'a jamais reçu à l'archevêché. Il m'a toujours reçu chez lui, à son domicile. Lors de son jubilé, j'ai été à la Cathédrale et à Popenguine. Et, le jour de mon investiture comme Grand Serigne de Dakar, il était présent à la cérémonie. Ce jour-là, vraiment, j'ai dit aux gens que c'est un exemple qu'il faut méditer. C'est pourquoi, j'ai été à ses côtés pour recevoir le Pape ici (Ndlr : au Sénégal). C'est pourquoi également quand le Pape avait décidé de le mettre à la retraite, je lui ai écris pour lui demander de le laisser à Dakar. Nous avions donné la lettre au Nonce apostolique du St Père qui était là avec la communauté léboue. Et, le Pape nous a fait l'honneur de le laisser ici avec nous».

«Je connais le cardinal depuis des années. Mais je l'ai approché au moment où on m'avait désigné Grand Serigne de Dakar, chef supérieur de la collectivité léboue. Etant le cardinal, il a approché tous les chefs, il m'a approché et nous avons noué des relations amicales jusqu'à sa mort. En dehors de la religion…(hésitations). On a des relations intimes. J'allais souvent chez lui et il venait chez moi.»

«Le plus beau souvenir que je garde de lui , c'est le jour de son jubilé à la Cathédrale de Dakar. J'étais là-bas avec les chefs traditionnels et les chefs religieux. Et, nous avons poursuivi la fête jusqu'à Popenguine. Vraiment ce jour-là est un beau souvenir. Le deuxième, c'est notre rencontre, grâce à lui, avec le Pape.»

«A travers ce journal (Ndlr : Le Quotidien), je lance un appel à tout le peuple sénégalais, à tous les musulmans et tous les chrétiens, pour aller à ses obsèques, à côté de la communauté chrétienne, le jour de son inhumation et de lui rendre un dernier hommage.

Gilles Arsène NTCHEDJI

S.C.A.A.