UN AVEUGLE
"Le malheur ne distingue pas et,
dans sa course errante,
il se pose aujourd'hui sur l'un
et demain sur l'autre."
ESCHYLE
"Je plains l'homme qui ne sent pas
le fouet quand c'est le dos d'un autre
qui est frappé."
ABRAHAM LINCOLN
Aujourd'hui ma matinée n'a pas été
comme les autres. Dans le car qui me menait au centre de la ville,
un jeune homme est monté, vêtu d'un grand boubou
blanc. Il tenait une canne à la main gauche. L'expression
de son visage était sombre. Il portait de grosses lunettes
noires qui cachaient péniblement un malheur.
Avec ce bâton passablement sculpté qui ne le quittait
pas (on aurait dit son sixième sens), il s'orienta cahin-caha
en long et en large dans le véhicule bondé de monde
en scandant :
"Sarah ngir Yalla ! Lu way am, lu way mën !"
trois ou cinq personnes avaient peut être répondu
à sa demande persistante, en lui faisant l'aumône
chiche d'une pièce de cinq, dix ou vingt cinq francs.
C'était un aveugle. Comme tant d'autres que
j'avais déjà croisés sur mon chemin, au marché,
à l'entrée de la poste, de la pharmacie ou de la
banque.
Mais cette fois-ci quand je réalisai la triste réalité
pour ce jeune homme dans la fleur de l'âge, mon âme
se troubla et je me mis à réfléchir bien
tristement sur la condition de ces humains diminués que
nous cotoyons chaque jour, et au malheur desquels nous risquons
de nous habituer : aveugles, sourds, muets, éclopés
De retour à la maison je ne trouvai pas mieux
que de méditer ces lignes denses qu'écrivait un
handicapé, à l'adresse de tous les hommes qui acceptent
de se laisser interroger par la vie :
"Tu ne connais pas ton bonheur
De pouvoir cueillir une fleur,
C'est si facile avec ses doigts.
Pense à ceux qui n'en ont pas !
Tu ne connais pas ton bonheur
De t'exprimer selon ton coeur.
C'est si facile avec la voix.
Pense à ceux qui n'en ont pas !
Tu ne connais pas ton bonheur !
La nature, dans sa splendeur,
S'offre à toi. Regarde-la.
Et pense à ceux qui ne voient pas !
Tu ne connais pas ton bonheur :
Ecoute cet oiseau siffleur.
Est-il plus beau chant que voilà ?
Pense à ceux qui n'entendent pas !
Tu ne connais pas ton bonheur :
Etre aimé de l'âme soeur,
Pouvoir la serrer dans tes bras.
Pense à ceux que l'on n'aime pas !
Prends conscience de ton bonheur,
Estime-le à sa valeur.
Très heureux tu te trouveras.
Si tu penses à tous ceux-là.
Cet handicapé atteint de paralysie à
33 ans et ne pouvant même plus parler
ne nous apprend-il
pas qu'il faut savoir goûter à leur juste valeur
les joies simples mais essentielles qui font le bonheur de la
vie !
Hélas nous sommes trop souvent trop sots ou trop gourmands
pour tirer satisfaction de ce qui est naturel pour nous.
Pire encore, par notre indifférence ou notre
mépris nous nous désolidarisons de ceux-là
(moins chanceux que nous) qui recherchent les miettes de la table
du bonheur, commune à toute l'humanité.
Mon Dieu, je bats mon "mea culpa" pour
toutes les fois où mon égoïsme et ma lâcheté
ont détourné mon attention du malheureux qui sollicitait
un regard, un sourire, une aide ou une marque d'affection de ma
part !
Et, en union avec tous ces êtres que le destin a mutilés
physiquement et moralement, et pour qui la souffrance n'est plus
une visiteuse passagère mais une compagne toujours là
,
je prie pour qu'aucun malheur - même quand il est lourd,
qu'il insinue le doute et la révolte - ne puisse vaincre
notre espérance.